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ENTRETIEN AVEC ROSELINE ROY

Entre parents et enfants,
une « communication bienveillante »

roseline royDepuis trente ans, la conférencière canadienne Roseline Roy, invitée à La Réunion dans quelques jours, promeut une autre approche des  relations entre parents et enfants.

Pour la deuxième année consécutive, l'Amafar-EPE (Association des maisons de la famille de La Réunion – Ecole des parents et des éducateurs) invite  Roseline Roy, pour une série de conférences et d'ateliers. Cette Canadienne a traduit en français les ouvrages d'Adèle Faber et d'Elaine Mazlish et promeut, depuis plus de 30 ans, les méthodes qu'ont développées ces deux Américaines pour instaurer une communication bienveillante entre parents (et adultes en général) et enfants.

Sur quoi repose l'approche des relations entre parents et enfants que vous présentez ?

On met beaucoup l'accent sur l'écoute des sentiments. Pour que les enfants se comportent bien, il faut qu'ils se sentent bien. Cette approche - qu'on a appelée « Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent » - est un ensemble de principes, d'habiletés. On n'apprend en aucune façon aux parents à élever leurs enfants mais on leur donne des outils pour communiquer avec eux.

Souvent la communication bloque dès les premiers mots. Par exemple, votre enfant rentre fâché à la maison, en expliquant que le prof de gym n'a pas voulu qu'il participe à la séance parce qu'il avait oublié son short. Au lieu de lui dire : « tu vois, tu oublies tout le temps tes affaires », on lui dira : « ça t'a déçu, ton cours de gym c'est important pour toi ». Or, plutôt que de nommer les sentiments de l'ado, on est toujours dans leur négation, ce qui fait que l'enfant se bute, se plaint d'être incompris.

La première étape c'est donc d'apprendre à mettre des mots sur les sentiments de l'autre. On le fait à travers des jeux de rôle, des mises en situation, c'est très ludique. Ensuite, d'autres habiletés nous aident à amener les enfants à coopérer. Ce n'est pas l'obéissance qu'on vise, mais leur collaboration. Par exemple, au lieu de dire à l'enfant : « tu as encore laissé tes baskets devant la porte », on va dire simplement : « tes baskets », ou : « tes baskets sont devant la porte ». Ca a l'air simpliste, mais l'enfant peut savoir lui-même quoi faire. Or on est souvent dans les accusations, ou même le dénigrement, ce qui ferme petit à petit la communication entre les enfants et les adultes.

On emploie toutes sortes de petites techniques comme celle-là, pour désapprendre ce qu'on a appris, car on n'a pas été élevé de cette façon-là. Si on écoute les sentiments des enfants, on apprend aussi à parler de nos propres sentiments.

On ne croit pas dans la punition et on a toutes sortes de techniques pour la remplacer. La punition agit peut-être à court terme, mais l'enfant va trouver le moyen de recommencer, en évitant de se faire prendre. Parfois même, sans le savoir, on leur apprend à mentir. Ils vont entretenir des sentiments négatifs envers les personnes qui les punissent ou par rapport à eux-mêmes.

Une technique qu'on utilise, c'est la résolution de problèmes : d'abord on s'assoit et on écoute les sentiments de l'enfant, première étape qui amène le jeune à avoir envie de s'exprimer ; ensuite on parle de nos sentiments ;  enfin on cherche des solutions ensemble pour arriver à des compromis.

La communication parents/enfants est-elle plus difficile aujourd'hui qu'autrefois ?

Je dirais plutôt qu'aujourd'hui on est davantage conscient de l'impact de nos mots, on est plus axé sur la bienveillance ; on est conscient des difficultés des générations passées et on ne veut pas les reproduire. La méthode dont je parle a été lancée dans les années 80. Le livre « Parler pour que les enfants écoutent, écouter pour que les enfants parlent » figure dans la liste des best-sellers du New York Times depuis 33 ans : du jamais vu ! C'est une approche bien connue dans le monde anglophone. Je l'ai traduite en français, et elle est de plus en plus populaire dans les pays francophones, dont je m'occupe. Mais la méthode a été traduite dans une quarantaine de langues.

Cet outil développée par des Américaines est-il compatible avec d'autres cultures ?

Quand on est dans l'écoute des sentiments, on est dans l'humain. Les humains se ressemblent partout sur la planète. Les exemples changent, ici et là, mais moi qui parcours la planète, je suis frappée de voir combien les problèmes dans les relations adultes/enfants se ressemblent partout.

Les notions d'obéissance et de punition ne semblent pas faire partie de la méthode que vous promouvez. Cela signifie-t-il qu'elles sont totalement à proscrire ou gardent-elles un rôle, même marginal ou épisodique ?

On a des moyens beaucoup plus efficaces que la punition, la soumission, la peur... lesquels ne fonctionnent pas, n'atteignent pas le but recherché. Ce qu'on veut dans la méthode, c'est amener les enfants à s'autodiscipliner. On nous traite souvent de bisounours ; mais je dirais que c'est une méthode qui est à la fois ferme et aimante. Il ne s'agit pas de laisser les enfants nous marcher sur les pieds, d'en faire des enfants rois ; on est vraiment dans le respect mutuel, la communication bienveillante.

Quand je dis à l'enfant que je suis fâché, je le ressens vraiment et je l'exprime. Quand l'enfant fait des choses pour lesquelles je ne suis pas d'accord, je ne le laisse pas faire. Mais ma façon de lui exprimer ce que j'ai à lui dire va tenir compte du fait que c'est une personne humaine, qui a droit à l'erreur. Ensemble on va trouver des solutions pour corriger la situation.

On s'aperçoit d'ailleurs que l'enfant est rempli de ressources. Même avec des petits bouts de chou de trois ou quatre ans, on est toujours surpris de voir que les solutions qu'ils évoquent sont plus adaptées, parce qu'elles viennent d'eux. Ce sont des choses auxquelles on n'avait pas pensé. Mais c'est la même chose avec des ados, et avec des adultes, peu importe l'âge.

Au passage, j'ajouterais que des personnes à qui on apprend à se soumettre vont se soumettre à toutes sortes d'autorités et parfois à des autorités qui ne sont pas bienveillantes. On l'a vu avec l'Holocauste : le peuple allemand a appris à se soumettre et c'est comme ça qu'on a pu commettre des atrocités. La soumission, on l'a vu dans l'histoire humaine, peut vraiment aller jusqu'à des extrêmes.

Si la communication est bienveillante au sein de la famille, cela suffit-il à l'enfant pour résister aux défauts ou aux carences dans le monde extérieur ?

C'est une question qu'on me pose souvent. Ce qu'on désire, c'est faire connaître la méthode dans tous ces milieux-là. Adèle Faber et moi nous travaillons sur un guide pour les enseignants. La demande est très forte. Effectivement, quand on utilise ces méthodes-là à la maison, on aimerait  que les enfants évoluent dans un monde où on les emploie aussi partout. Ce n'est pas évident mais je pense qu'on y va lentement.

Mais déjà, en utilisant cette méthode à la maison, cela forme des enfants qui ont confiance en eux, de l'estime de soi. Les outils qu'on leur donne les rendent capables de faire face au monde extérieur. Car lorsqu'on a une solide estime de soi, on est capable de s'autogérer, de se débrouiller dans à peu près n'importe quelle situation, de prendre des décisions qui sont dans le respect de l'autre.

Cette approche qu'ont conceptualisée Adèle Faber et Elaine Mazlich, la plupart des parents ne l'appliquent-ils pas déjà plus ou moins spontanément ? Est-ce vraiment nouveau ?

Ce qui est intéressant c'est qu'on apprend à distinguer entre ce qu'on dit et qu'on fait, entre ce qui est utile et ce qui ne l'est pas du tout. Effectivement, décrire les problèmes, parler de nos sentiments, on le fait déjà beaucoup. Sauf que c'est mélangé avec plein de « techniques » nuisibles dans les relations, comme les blâmes, les accusations, les sarcasmes... On apprend à distinguer ce qui va fonctionner, apporter du meilleur dans la relation, et ce qui va apporter du poison. C'est cette distinction qui est nouvelle.

Entretien : Hervé SCHULZ